Sehnsucht

Motif récurrent de la poésie romantique allemande, le mot « Sehnsucht », souvent traduit en français par « nostalgie », semble ne pas avoir d’équivalent dans d’autres langues européennes. À lui seul, il condense tout un état d’âme...

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Codex Manesse (vers 1310)

Une origine sentimentale

Apparu vers le XIe siècle dans la langue germanique, le verbe « sich sehnen » a une étymologie obscure et signifie « se languir, se tourmenter, soupirer après quelque chose, aspirer à… ». Il est très présent dans la poésie des troubadours (Minnesänger, en allemand) et exprime le désir jamais assouvi de l’amour courtois.

Dérivé du verbe, le substantif « Sehnsucht » s’est formé à partir du suffixe –sucht qui désigne un état maladif, une forme de dépendance. On retrouve ce même suffixe dans le mot Eifersucht (« jalousie», qui pourrait signifier littéralement « excès de zèle ou d’affection). La Sehnsucht signifierait donc la souffrance que l’on ressent à se consumer de désir. Mais désir de quoi ?

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Heinrich Vogeler : Sehnsucht (ca.1900).

Un objet de désir indéterminé

La Sehnsucht n’est pas la convoitise (das Begehren) et n’aspire pas à posséder quelque chose de précis. Elle se manifeste plutôt comme un « vague à l’âme » dont l’origine ou, plutôt, le motif demeurent indéterminés. On peut bien sûr ressentir de la Sehsucht pour la quiétude (Sehnsucht nach Ruhe), pour la patrie (nach der Heimat) mais on notera qu’il s’agit là de notion abstraite ou immatérielle. L’aspect brut de la convoitise est en quelque sorte aboli ou sublimé. Si le mot a tant fasciné les Romantiques, c’est sans doute qu’il offre une version noble ou spiritualisée du désir. Vers 1797, dans sa Doctrine de la science, le philosophe romantique Johann Gottlieb Fiche le rapproche ainsi de ce qu'on pourrait appeler en français une forme d'« aspiration » : « On nomme une telle détermination du Moi une aspiration (Sehnen) ; une tendance (Trieb) vers quelque chose d'absolument inconnu, que ne se manifeste que par un besoin (Bedürfnis), une gêne (Unbehagen), par un vide (Leere) qui cherche à se combler et qui n'indique pas à partir de quoi. » [cité par Christian Helmreich]. 

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La Sehnsucht de Veronika Voss (film de Rainer W. Fassbinder) devenue, en français, le « secret de Veronika Voss » ; témoin de la difficulté de trouver un équivalent dans la langue de Molière.

La Sehnsucht, lointaine cousine de la nostalgie

Le français traduit généralement le mot allemand par « nostalgie ». Il y a bien entre les deux notions un cousinage quant au caractère abstrait de leur objet et l’état de souffrance qui l’accompagne. Toutefois, la nostalgie ne regarde pas dans la même direction que sa cousine Sehnsucht. Devenu un mot courant de la langue française, la « nostalgie » est en réalité une expression savante, inventée en 1678 par le naturaliste et médecin suisse Johann Jakob Harder (1656-1711) pour traduire le mot alémanique « Heimweh » (Mal du pays), mal dont souffraient notamment les mercenaires suisses, trop longtemps absents de leur patrie.

Forgé à partir des mots grec nostos (« retour ») et algos (« douleur »), la nostalgie serait donc littéralement le mal ou le désir du retour. Émile Zola rend parfaitement cette signification première lorsque, dans son roman La Terre, il fait dire à son narrateur : « ... depuis deux ans et demi qu'il desservait cette paroisse, l'abbé Madeline ne faisait que décliner. La nostalgie, le regret désespéré de ses montagnes d'Auvergne l'avait rongé un peu chaque jour, en face de cette plate Beauce, dont le déroulement à l'infini noyait son coeur de tristesse. » La nostalgie serait donc une souffrance liée au désir de retrouver ce que l’on a connu. Elle s’accompagne, comme le suggère bien Zola, d’un sentiment de regret. Cela n’est pas du tout le cas de la Sehsucht qui, elle, manifeste plutôt un désir de changement de vie, de départ : elle est en fait plutôt tournée vers l’avenir ou le lointain.

On notera toutefois que sous l’influence de la poésie romantique allemande, la signification du mot français « nostalgie » a pu évoluer au point de désigner un « sentiment d'impuissance qu'éprouve une personne qui aspire à un idéal ou qui recherche passionnément une valeur, une qualité. Nostalgie de l’absolu » (CNRTL). Baudelaire s’en fait l’écho, lorsque dans son petit poème en prose Le Joueur généreux, il évoque par exemple des cigares qui « donnaient à l’âme la nostalgie de pays et de bonheur inconnus ».

 

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Femme devant le coucher de soleil (Frau vor untergehender Sonne), tableau de Caspar David Friedrich, réalisé vers 1818.

L’apport du romantisme

Comme on vient de le dire, les écrivains, philosophes et poètes allemands de la période romantique vont conférer au mot Sehnsucht une ampleur et une dimension qui dépasse largement le domaine des sentiments.

Pour l’essayiste Friedrich Schlegel et le philosophe Johann Gottlieb Fichte, la Sehnsucht devient un principe existentiel, « la racine la plus profonde de toute existence finie » (Fichte, Initiation à la vie bienheureuse). Pour Goethe, quand bien même il tente de s’en distancier, rien ne saurait étancher cette soif intérieure. Ainsi écrit-il dans son essai autobiographique Fiction et Vérité (Dichtung und Wahrheit) : « la véritable aspiration ne saurait avoir d’objet qu’inaccessible ».

La Sehnsucht, comme principe vital, prend dès lors une forte connotation religieuse : elle tend en fin de compte vers l’infini et le divin, dans un mouvement en spirale qui ne cesse de l’élever toujours davantage. Le philosophe Hegel finira par critiquer pareille conception, y voyant une des principales manifestations de la conscience malheureuse et du refus de la réalité.

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Hugo Wolf, un des maîtres incontestés du lied.

Un exemple musical

Genre musical ayant pris son essor avec la poésie romantique allemande, le Lied ((littéralement chant, pluriel : lieder ou lieds) est l'un des domaines privilégiés de l'expression de la Sehnsucht. On en a ici un bel exemple à partir d'un célèbre poème de Johann Wolfgang Goethe, mis en musique par le compositeur autrichien Hugo Wolf (1860-1903) et merveilleusement interprété par la mezzo-soprano américaine Marilyn Horne, accompagnée au piano par Martin Katz.

On appréciera tout particulièrement l'atmosphère languissante des premiers vers et la manière douloureuse qu'a ici le mot blühen (fleurir) de s'épanouir. Les harmonies de Wolf et la couleur incomparable de la voix de la cantatrice en constituent tout le secret. 

 

Hugo Wolf, Goethe-Lieder: “Kennst du das Land”. Marilyn Horn (chant), Martin Katz (piano).

 

Goethe: Mignons Lied

Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn,

Im dunklen Laub die Gold-Orangen glühn,

Ein sanfter Wind vom blauen Himmel weht,

Die Myrte still und hoch der Lorbeer steht

Kennst du es wohl?

                                   Dahin! dahin

Möcht ich mit dir, o mein Geliebter, ziehn 

 

Kennst du das Haus? Auf Säulen ruht sein Dach,

Es glänzt der Saal, es schimmert das Gemach,

Und Marmorbilder stehn und sehn mich an:

“Was hat man dir, du armes Kind, getan?”

Kennst du es wohl?

                                    Dahin! dahin

Möcht ich mit dir, o mein Beschützer, ziehn!

 

Kennst du den Berg und seinen Wolkensteg?

Das Maultier sucht im Nebel seinen Weg.

In Hoehlen wohnt der Drachen alte Brut.

Es stuerzt der Fels und über ihn die Flut;

Kennst du ihn wohl?

                                   Dahin! dahin

Geht unser Weg! O Vater, lass uns ziehn!

La chanson de Mignon

Connais-tu le pays des citronniers en fleur,

Et des oranges d’or dans le feuillage sombre,

Et des brises soufflant doucement du ciel bleu,

Du myrte silencieux et des hauts lauriers droits ?

Ne le connaîtrais-tu point ?

                                            - Oh, là-bas je voudrais,

Là-bas, ô mon amour m’en aller avec toi.

 

Connais-tu la maison ? Son toit posé sur des colonnes,

La chambre aux doux reflets, la salle lumineuse,

Et les droites statues de marbre qui me regardent

Et demandent : « Que t’a-t-on fait, ô pauvre enfant ? »

Ne le connaîtrais-tu point ?

                                           - Oh, là-bas je voudrais,

Là-bas, mon protecteur ?  m’en aller avec toi.

 

Connais-tu la montagne, le sentier dans les nuées ?

Le mulet dans la brume y cherche son chemin :

Dans les cavernes vit l’engeance des dragons ;

La pierre y chute et sur elle les eaux ;

Ne le connaîtrais-tu point ?

                                            - Oh, là-bas ? c’est là-bas

Que mène notre route ! Ô père partons-y !

Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Lefebvre

 

BIBLIOGRAPHIE

Brigitte François-Sappey et Gilles Cantgrel (ed.), Guide de la mélodie et du lied, Fayard, Paris, 2007.

Christian Helmreich, article « Sehnsucht » in B. Cassin (ed.), Vocabulaire européen des philosophies, Le Seuil, Paris, 2004.

DUDEN, Deutsches Universal Wörterbuch, Dudenverlag, Mannheim, 1996.

CNRTL, article « Nostalgie ». Disponible en ligne

 

Sources des illustrations

Sauf mention spéciale, les illustrations sont issues de Wikimedia Commons.

 

Commentaires (2)

r.waroux
  • 1. r.waroux | 31/03/2019
En voulant rapprocher la voix de Marylin Horne de celle de Kathleen Ferrier, immense contralto disparue jeune,
je m'aperçois que cette dernière a enregistré le lied Gestillte Sehnsucht du poète Friedrich Rückert sur une musique de Brahms,
avec accompagnement de piano et d'alto, opus 91. Le titre en français est "Nostalgie apaisée".
Dernière strophe : Ah, lorsque mon esprit aura cessé de vagabonder
Sur les ailes du rêve dans des lointains dorés,
Lorsque mon regard aura cessé de s'attarder avec nostalgie
Sur des astres éternellement lointains,
Le murmure des vents, des jeunes oiseaux
Endormira ma nostalgie et avec elle ma vie.

De l'essence de romantisme !
r.waroux
  • 2. r.waroux | 31/03/2019
Superbe Marylin Horne ! Ce fut ce qu’on appelle une « coloratura spectacular ». comme il en existe peu par siècle. (Il y eut les deux sœurs La Malibran et Pauline Viardot au XIXè siècle). L’amplitude de sa voix était exceptionnelle car sa tessiture s’étendait du soprano au contralto en passant par toutes les nuances du mezzo-soprano. D’abord soprano, elle gagna, adolescente, une extension d’une octave dans le grave sans perdre ses aigus. Ce qui lui permit d’interpréter de multiples rôles dont des rôles masculins, notamment dans le Bel Canto.
Ce fut le cas en 1969 à La Scala quand elle incarna Néocles, jeune officier grec, dans le Siège de Corinthe de Rossini. Il faut écouter la prière avec chœur de Néocles à la fin de l’acte III. C’est la fusion parfaite entre la voix, l’interprétation, la musique et l’intention du compositeur. Un moment rare dont la beauté surréelle vous étreint.

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