BRUXELLES : Déambulation au Sablon

« …il se pourrait, en effet, que j’aie été un peu indévôt à la messe. ». Par ces mots, l’insolent Voltaire, de passage à Bruxelles, reconnaît qu’il s’est mal comporté à l’office avec sa jeune maîtresse, un certain dimanche de 1722. C’est de Notre Dame des Victoires qu’il s’est ainsi fait expulser pour conduite irrévérencieuse. On peut se demander ce qu’il venait y faire, lui qui dira plus tard : « Dieu ? Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas ! »

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L'Ommegang de Bruxelles en 1615, peint par Denis van Alsloot en 1616. Musée du Prado.

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Église Notre-Dame du Sablon.

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Voltaire par Nicolas de Largillierre (vers 1725)

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Une maison à pignon à gradins du XVIIe siècle, typique du quartier.

Un des plus vieux quartiers de Bruxelles

Cette magnifique église, du plus pur style gothique flamboyant brabançon – Bruxelles était alors la capitale du Brabant,  province des Pays-Bas autrichiens – se dénomme actuellement Notre-Dame du Sablon ; c’est l’emblème sacré du quartier du Sablon (Zavel en flamand). D’abord simple sanctuaire marial érigé par le Grand Serment des Arbalétriers au XIVe siècle, – corporation de premier plan faisant office de police et d’auxiliaire des pompiers – il devint une église tenant un rôle majeur dans la vie bruxelloise quand y fut transportée une statuette miraculeuse de la Vierge en 1348. La renommée de la statuette attira les pèlerins et… les offrandes et c’est ainsi que les Arbalétriers purent construire un bâtiment ouvragé, prouesse architecturale éblouissante de blancheur, de légèreté et de grâce, admirée bien plus tard par l’écrivain et dramaturge Paul Claudel, ambassadeur en Belgique de 1933 à 1936 qui venait s’y recueillir fréquemment : « L’architecte construit l’appareil de pierre comme un filtre dans les eaux de la lumière de Dieu et donne à tout l’édifice son orient comme une perle » écrivit-il. Il est vrai que l’édifice est impressionnant de clarté, quasi transparent de l’extérieur comme de l’intérieur car bénéficiant de la lumière diffusée par onze vitraux de 15 m de hauteur.

Progressivement, l’église devint le lieu de culte des guildes militaires tels les Arquebusiers, les Escrimeurs et les Archers ; elle est encore au XXIe siècle le lieu de ralliement de certains ordres et confréries qui ont à cœur de perpétuer leurs traditions ancestrales. C’était aussi le lieu de départ de l’Ommegang, procession annuelle qui consistait en une « circumambulation » purificatrice de la statue de la Vierge. Escortée des Arbalétriers et précédée par les Sept Lignages de Bruxelles, elle était portée sur la barque qui l’avait sauvée. Partant de l'église du Sablon  elle allait jusqu'à la Place de la Vieille-Halle-au-Blé où l'ensemble du cortège se formait, puis descendait lentement les rues qui menaient à la Grand-Place ; là la procession se déployait en lacets puis retournait en boucle par la rue de la Madeleine jusqu'à l'église du Sablon. Cet événement majeur réunissant plusieurs milliers de fidèles et le plus important en l’honneur de la protectrice de la ville se déroula pendant 450 ans jusqu’à la veille de la Révolution française.

Autre tradition sacrée encore perpétuée : la messe de la Saint-Hubert. Elle y est célébrée chaque 3 novembre avec trompes de chasse et bénédiction de chiens. Il faut avoir assisté, au moins une fois, au spectacle savoureux et touchant de ces chiens de toutes races recevant sagement l’influx divin, depuis le corniaud au regard inquiet dans les bras de sa maîtresse jusqu’au braque à la noble allure, aussi raide que son maître ! Il n’y a là rien d’incongru puisqu’animal vient de anima : âme en latin…

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Henri-Dominique Lacordaire par Théodore Chassériau (1840), musée du Louvre.

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Jean Cocteau par Modigliani, 1919.

Personnalités remarquables et habitués

C’est en avril 1847, à Notre-Dame-du-Sablon, que se tint une mémorable conférence intitulée « Sur le pauvre selon le monde et selon l’Evangile » du célèbre prédicateur Henri Lacordaire, qui marqua les esprits de son temps. Ce dominicain au puissant charisme, né en 1802 en Bourgogne, prêtre, orateur de talent, publiciste, homme politique et même académicien (oublié de nos jours), défendit avec une conviction et un courage rares la liberté d’enseignement dans la France anticléricale du XIXe siècle, la liberté de la Presse, la liberté religieuse et son corollaire la séparation de l’Église et de l’État. Ses idées politiques très avancées choquaient la grande bourgeoisie catholique en pleine ascension mais fascinaient des foules de croyants et de non-croyants, curieux d’écouter ces propos pleins d’énergie où se mêlaient religion, philosophie, poésie et bon sens, tenus avec une exaltation toute communicative. De Lacordaire, on cite souvent : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Mais également « Tout ce qui s'est fait de grand dans le monde, s'est fait au cri du devoir ; tout ce qui s'y est fait de misérable s'est fait au nom de l'intérêt. » Cent soixante-dix ans après, ces mots n’ont rien perdu de leur pertinence.

Notre Dame du Sablon porte à son flanc nord le charmant Square du Petit Sablon bordé de maisons patriciennes. Celui-ci, aménagé vers 1890, le long du tracé de l’élégante rue de la Régence est un jardin au style élaboré néo-renaissance flamande, comportant pas moins de 58 statues qui veulent illustrer le passé de gloire et de tradition du Brabant.

Le café Au Roy d’Espagne – aujourd’hui disparu – a abrité les réunions du Thyrse, revue d’art et d’histoire de haut niveau. Jean Cocteau qui fréquentait tout ce que la Belgique produisait d’écrivains, de poètes et d’artistes – notamment son mouvement dadaïste – aimait s'y attarder. Auréolé du scandale du ballet Parade en mai 1917, il s’est retrouvé propulsé parmi les chefs de file de l’avant-garde musicale. Il promeut ainsi le jeune Groupe des Six en Belgique en ménageant des rencontres entre musiciens et compositeurs, qui deviennent un véritable chaudron de création des années vingt.

Superbe écrin de verdure, d’art et d’histoire, le jardin du Petit Sablon procure ombre et repos bienfaiteurs à l’écart de la Place du Grand Sablon, le lieu de vie du quartier.

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La pâtisserie-traiteur Wittamer.

 

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Bob Morane (source : éd. Ananké)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pierre Alechinsky, lithographie 1978, musée CODA (Apeldoorn).

Évolution, esprit et charme

Si cette longue place qui a gardé quelques façades flamandes et classiques et au centre de laquelle trône la magnifique et ésotérique Fontaine de Minerve en marbre blanc représentant la déesse Minerve assise, entourée d’angelots, fut longtemps populaire, animée par des artisans, des marchés, des cafés et toutes sortes d’échoppes, sous les fenêtres des hôtels cossus des Tour et Taxis et des Arenberg, elle évolua, vers les années 1950, à l’initiative de quelques négociants en art africain – auprès desquels les collectionneurs viennent encore faire leurs choix – en une place chic et chère mais toujours joyeuse et active, courue pour ses antiquaires, ses galeries d’art, ses boutiques gourmandes ou de luxe et ses restaurants haut de gamme. C’est ainsi que la simple boulangerie Wittamer fondée en 1910 devint une pâtisserie-traiteur raffinée et réputée, figurant au rang des fournisseurs brevetés de la Cour. Parmi ses spécialités sucrées on peut citer « le Misérable », gâteau mariant le goût des meilleures amandes à celui de la vanille Bourbon, baptisé ainsi en l’honneur de l’œuvre de Victor Hugo qui résida à Bruxelles lors de son  exil en 1852. À sa terrasse en été on peut déjeuner en ayant la chance d’écouter un trio à cordes amateur dont les sons reposent de l’ambiance affairée et bon enfant du marché aux antiquités et aux livres voisin.

Le Zavel, l’un des derniers cabarets littéraires du centre-ville abrita longtemps le Grenier Jane Tony – fondatrice du Grenier aux Chansons dans lequel débuta Jacques Brel – qui se réunissait autour de poètes locaux, ardents défenseurs de la langue française. Le prolifique romancier et journaliste Henri Vernes aimait venir s’y détendre. Si peu de gens connaissent le nom de cet auteur (un pseudonyme parmi une dizaine) le monde entier connaît celui de son célèbre rejeton : Bob Morane. C’est en 1953 que naît ce populaire aventurier à la demande des Editions Marabout juniors désireuses de créer pour les jeunes lecteurs un « personnage à suite », qui serait en librairie tous les deux mois, afin qu’ils puissent le retrouver à date programmée. Magnifique idée marketing vers les adolescents s’il en est ! C’est ainsi que le commandant Robert Morane, mi-justicier, mi-barbouze accompagné de son indéfectible Bill Ballantine, vécut un parcours époustouflant pendant un demi-siècle en 234 volumes et 80 adaptations en bande dessinée notamment dans le magazine Pilote et Le Journal de Tintin.

Les copieuses biographie et bibliographie de Henri Vernes ne disent pas s’il fréquentait le salon tout proche rue du Sablon, de l’écrivaine aux préoccupations littéraires très différentes Suzanne Lilar, où l’on pouvait rencontrer entre autres la grande Marguerite Yourcenar ainsi que Françoise Mallet-Joris et le cinéaste André Delvaux.

Enfin, on ne peut quitter ce quartier attachant et gavé de chocolat – on y dénombre pas moins de cinq chocolatiers de renom ! – sans évoquer un épisode court, mais au retentissement international, de l’histoire de la peinture moderne. Il s’agit du groupe CoBrA. Ce groupe d’amis, tous très jeunes, créé à Paris fin 1948, dont la dénomination est l’acronyme de Copenhague Bruxelles Amsterdam se réunissait souvent rue de la Paille toute proche, dans l’atelier du poète et peintre Christian Dotremont, où régnait une grande effervescence. Parmi eux, les plus connus actuellement se trouvaient Karel Appel, Carl Pedersen, Asger Jorn, Corneille, Pierre Alechinsky Constant ou Pol Bury. Leur but : créer une nouvelle démarche artistique multidisciplinaire et multiculturelle, comme la définit une historienne de l’art : « en rupture avec la dichotomie figuratif/abstrait et le surréalisme parisien de l’entre deux guerres ». Se nourrissant de leurs échanges, ils firent ainsi émerger de nouvelles formes et de nouveaux concepts. Si leur mouvement ne dura que trois ans, tous les artistes qui en sont issus ont suivi leur voie personnelle et ont connu la notoriété.

Laissons le dernier mot en forme de boutade à Dotremont : « L’art ne doit pas être à l’heure. Il doit être en retard ou à l’avance ou les deux à la fois ! » Magnifique définition de la liberté artistique qui a toujours été chère à la Belgique.

Delphine d’Alleur

 

BIBLIOGRAPHIE

Nathalie Aubert, « 10, rue de la Paille – Bruxelles, capitale de Cobraland » in Textyles, journals.openedition.org

Joël Goffin, Sur les pas des écrivains à Bruxelles. Éditions l’Octogone, 1997.

Jacques Janssens, « Voltaire à Bruxelles » in Revue des Deux Mondes, juillet 1963.

Malou Haine, « Jean Cocteau et ses compositeurs en Belgique » Séance publique du 6 mars 2004 : Cocteau et la Belgique [en ligne], Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2007.

Marc Meganck, Amours Désamours. Regards d’écrivains sur Bruxelles. Éditions Historia Bruxellae – Ville de Bruxelles, 2018.

François Schuiten et Christine Coste, Bruxelles Itinéraires, Casterman, 2010.

REMERCIEMENTS

Mes vifs remerciements à M. Jean Heyblom , Président du Cercle d’Histoire de Bruxelles ainsi qu’à M. Joël Goffin, historien, écrivain, chercheur, pour leur sympathique collaboration.

Sauf mention spéciale, toutes les illustrations proviennent de Wikimedia.

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