Les académiciennes et le cinéaste

Notre déambulation dans le quartier du Sablon, nous a conduits chez l’écrivaine Suzanne Lilar (1901-1992) qui reçut ses nombreux amis issus de la littérature, de la politique et des arts.

1956 Delvaux : Nous étions treize

Le cinéaste André Delvaux lors du tournage de « Nous étions treize » (1956).

Suzanne lilar 1980s

Susan Lilar dans les années 1980.

Enfancegantoise

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François Mallet-Joris en 1988.

Une femme libre

L’année – 1977 – de son installation à Bruxelles coïncide avec la parution d’Une enfance gantoise, considérée par un critique comme « une des grandes autobiographies européennes du siècle ». En effet, l’ouvrage qui propose les souvenirs d’une jeune femme issue de la moyenne bourgeoisie du début du XXe siècle est un témoignage vivant et humoristique du milieu francophone de Gand, ville universitaire qui a vu passer les poètes Rodenbach, Maeterlinck et, Verhaeren.

Pur produit d’une éducation dans laquelle les cultures française et flamande influencèrent son œuvre, Suzanne Lilar se lança assez tard dans l’écriture par le biais de la dramaturgie. Sa première pièce, Le Burlador (le manipulateur) en 1946, est une réinterprétation du mythe éternel de Don Juan d’un point de vue féminin, qui dit combien son auteur était en avance sur son temps. Deux autres pièces suivirent. Dans la foulée elle rédigea d’importants essais sur le théâtre belge en y faisant ressortir l’importance du génie flamand. Suivirent d’autres essais ainsi que des romans comme Le Couple, dont les thèmes fondamentaux, dira l’écrivain belge Jean Tordeur, sont « la relation amoureuse, sociale et intellectuelle de l’homme et de la femme dans notre société à dominante chrétienne » On pourrait ajouter « et machiste ». S’y associe la recherche récurrente de la beauté et de l’émotion amoureuses. Dans L’Androgyne ou l’homosexualité dans la Grèce antique, S. Lilar médite sur le rôle de la femme dans l’amour conjugal à travers les siècles. Dans la même veine, elle rédige des essais critiques sur Jean Paul Sartre et Simone de Beauvoir en s’opposant à leurs théories, ce qui fit grand bruit ! En 1960, elle touche un public averti avec son roman La Confession anonyme, chef d’œuvre de la littérature érotique paru sans nom d’auteur, sorte d’aventure initiatique dans laquelle elle glisse une part de sacré car dit-elle, « l’amour est une tentative d’atteindre l’absolu »Vingt ans après, le cinéaste André Delvaux porte le roman à l’écran sous le titre de Benvenuta, avec les charismatiques Fanny Ardant et Vittorio Gassman dans les rôles-titres.

Élue à l’Académie Royale de langue et de littérature françaises en 1956, Suzanne Lilar vit son œuvre récompensée par le prix Europalia en 1980. Sa fille, Françoise Mallet-Joris (1930-2016), romancière franco-belge, biographe et parolière, fut membre de l’Académie Goncourt dès 1971 et fut élue à l’Académie Royale de langue et de littérature françaises en 1993, au fauteuil de… sa propre mère.

La personnalité audacieuse de Suzanne Lilar ne pouvait que rencontrer celle exceptionnelle de Marguerite Yourcenar (1903-1987) qui lui rendait visite à chacun de ses passages à Bruxelles.

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Marguerite Yourcenar en 1982. Photographie de Bernhard de Grendel.

 

Alexis

Hadrien

« Mes premières patries ont été les livres »

Écrivaine hors du commun, Marguerite Yourcenar, nom de plume de Marguerite de Cleenewerck de Crayencour, fut en 1980 la première femme élue à l’Académie française, bastion âprement défendu par les hommes depuis sa création en 1634. À la fin du XIXe siècle le duc d'Aumale n’avait-il pas déclaré « Les femmes ne sont pas éligibles, puisqu’on n’est citoyen français que lorsqu’on a satisfait à la conscription » ?! Près d’un siècle plus tard, dans son discours de réception Marguerite répond avec dignité à cet homme qui en était dépourvu. 

Née à Bruxelles en 1903, elle reçut une éducation cosmopolite et libérale  et fut encouragée par son père – anticonformiste et grand voyageur – dans l’étude des langues et des littératures anciennes. Son œuvre fut polymorphe, car, outre des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre et des poèmes, elle écrivit nombre d’essais et de critiques littéraires. Elle traduisit aussi Virginia Woolf et Henry James, et échangea une abondante correspondance. Son premier roman, courageux et pudique (on est en 1929), Alexis ou le Traité du vain combat est une longue lettre en forme de confession d’un homme auprès de sa femme, cherchant à sortir d’une situation fausse qui est l’échec de leur mariage. Il prend celle-ci à témoin du vain combat qu’il a mené contre son penchant naturel, l’homosexualité. Marguerite y souligne avec beaucoup de sensibilité le refus du mensonge, du silence et de l’enfermement en une formule percutante : « le monde des réalités sensuelles est barré de prohibitions dont les plus dangereuses sont peut-être celles du langage. »

En 1939, date à laquelle paraît Le coup de grâce, roman de la solidarité du destin de trois êtres dans le contexte de la montée du bolchevisme (adapté par Volker Schlöndorff en 1976), elle choisit de s’exiler. Elle quitte la France avec son amie américaine pour s’installer aux États-Unis où elle passera le reste de sa vie. C’est là qu’elle rédigera Mémoires d’Hadrien, superbe roman-méditation à caractère historique dans lequel elle révèle toutes ses qualités de psychologue et d’érudite, Peu après, elle terminera la rédaction de son autre roman admirable L’Œuvre au noir que Marguerite aura porté toute sa vie et auquel elle donnera un souffle puissant. C’est la « recherche de la vérité sur le mystère de la vie, dans un XVIe siècle humaniste tourmenté, bouillonnant par un aventurier de l’esprit  à la fois médecin, philosophe et alchimiste » poursuivi par l’Inquisition pour ses écrits subversifs et ses travaux trop en avance sur la science officielle. Paru en 1968, l’ouvrage, qui est en même temps une évocation passionnante de la Renaissance européenne donna lieu à une adaptation au cinéma par le réalisateur André Delvaux, dans laquelle Zénon, ce héros si singulier, est incarné par Gian Maria Volonte qui y déploie sa présence peu commune, accompagné du magnifique Sami Frey.

Marguerite fut aussi élue à l’Académie Royale de langue et de littérature françaises en 1970, soit dix ans avant l’Académie Française. Historienne dans l’âme et travailleuse infatigable, elle élabora dès 1974 un travail de mémoire familiale considérable, Le Labyrinthe du Monde, en s’appuyant sur des archives d’une grande complexité. C’est une trilogie généalogique racontée comme un roman, dans laquelle elle s’interroge sur ses origines. Dans le deuxième volet Archives du Nord – l’épopée paternelle – elle nous relate comment son père issu de la Flandre française cousinait avec le grand Rubens par la seconde femme de celui-ci, Hélène Fourment, qui lui servit fréquemment de modèle.

L’œuvre de Marguerite est une longue réflexion, liée à un « travail d’historien et à un regard de moraliste porté sur la destinée et le temps humain ». Ajoutons : une saine leçon d’exigence.

Benvenuta

1983 : Benvenuta avec Vittorio Gassman et Fanny Ardant, d'après le roman de Suzanne Lilar, La Confession anonyme.

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1988 : Gian Maria Valente dans L'Œuvre au noir d'après le roman de Marguerite Yourcenar.

André Delvaux, entre onirisme et réalité

André Delvaux (1926-2002) fut pendant vingt cinq ans la figure emblématique du cinéma belge qu’il orienta vers la modernité. Musicien et linguiste de formation, on a dit qu’il était un artiste complet et raffiné. Il réalisa d’abord des courts-métrages sur l’art et enseigna la théorie du cinéma avant de tourner son premier long métrage, en 1965, L’homme au crâne rasé dans lequel on commence à distinguer sa patte : où se situe la réalité, où se situe le rêve ? En 1968, il réalise Un soir... un train dont le héros, incarné par Yves Montand, se retrouve ballotté entre onirisme et réalité. Illustrant ainsi ce qu’on nommera le « réalisme magique ». Rendez-vous à Bray est tourné en 1971 avec Mathieu Carrière et Anna Karina, d’après une nouvelle de Julien Gracq. Un film tout en raffinement et en non-dits qu’un critique a qualifié de « pépite du cinéma ». Suit Belle,en 1973, film foisonnant dans lequel le héros (et le spectateur) perdent pied, la frontière réel/rêve ayant disparu, menant à un fantastique sensuel.  Femme entre chien et loup (1979) traite du dilemme et de la prise de conscience d’une femme, interprétée par Marie-Christine Barrault, dans la Flandre des années quarante. En 1980, Delvaux réalise un reportage original sur Woody Allen au travail. Les deux réalisateurs se découvrent les mêmes angoisses et affres de la création ; un morceau d’anthologie.  On a vu plus haut que dans Benvenuta tourné en 1983 et tiré de l’œuvre de Lilar, Delvaux met en scène les jeux subtils du passé et du présent, du réel et de l’imaginaire dans une atmosphère érotique.

Enfin, en 1988, L'Œuvre au noir, d'après le roman éponyme de Yourcenar, décrit la deuxième partie du voyage initiatique de Zenon dont Delvaux a dit qu’il avait été « le premier homme européen ».

André Delvaux fut couvert de récompenses et eut à cœur de diriger les acteurs les plus brillants de leur génération. Il existe depuis 2010 une Académie André Delvaux qui décerne les Magritte du Cinéma.

Suzanne Lilar, Marguerite Yourcenar et André Delvaux furent trois amis aux personnalités raffinées, représentatives de la création littéraire et artistique belge du XXe siècle, passionnées par l’intériorité humaine. Elles n’ont eu de cesse d’innover et de mettre en avant leur liberté de pensée, habitées par le besoin de rompre les codes de la littérature et du cinéma de leur génération.

Delphine d’Alleur

 

NOTE

La citation « Mes premières patries ont été les livres » est extraite de Mémoires d’Hadrien.

BIBLIOGRAPHIE et sitographie

  • Dirk Van de Voorde, Septentrion. Jaargang 22 (1993).
  • Jean-Loup Passek (ed.), Dictionnaire du cinéma, Larousse, 2001.
  • Michèle Goslar, « Marguerite Yourcenar et Suzanne Lilar : plus qu’une rencontre, une complicité ». Séance publique du 15 novembre 2003 : Marguerite Yourcenar, le sacre du siècle [en ligne], Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2007. Texte disponible en ligne
  • espacefrançais.com
  • Jean-Yves Alt, culture-et-débats.overblog.com
  • museeyourcenar.fr
  • Robert Paul, artsrtlettres.ning.com
  • Adolphe Nysenhole, cinergie.be

Source des illustrations

Wikimedia commons

www.decitre.fr (couvertures de livres)

www.unifrance.org (affiches de cinéma)

Photo d’André Delvaux publiée avec l’aimable autorisation de Catherine Delvaux. © Catherine Delvaux / La Nouvelle Imagerie.

 

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